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Le mouton noir

Texte écrit par Ercumeba

Si je devais vivre dans un troupeau de moutons, je voudrais être le mouton noir. Le mouton que tout le monde regarde, le mouton qui est peut-être la cible des moqueries des autres mais aussi le mouton que l'on n'oublie jamais. Le mouton dont on parle de manière admirative et que l'on méprise. L'important c'est qu'on me remarque, peu importe la manière. Je voudrais me distinguer des autres et ne pas suivre ce troupeau, dire ce que je pense et partir à l'ouest quand tous les autres se dirigent vers l'est. Laisser les autres penser ce qui bon leur semble et juste être heureux. Le mouton curieux qui veux tout découvrir, le mouton qui tente inlassablement de traverser la clôture. Le mouton qui dérange et qui impressionne. Qui explore le monde et inspire les autres. Le mouton qui donne aux autres moutons l'envie de se teindre la laine. Chacun dans sa propre couleur. Je veux être unique, différent. Le mouton qui n'a pas peur du loup.

 

Oui, le mouton noir est différent. On le voit de loin, il ne peut pas s'adapter aux autres. Il n'y peut rien, il est venu au monde comme ça. Il n'a pas le même destin que les autres, et pas la même voie non plus. Parfois il sera incompris et seul. Mais il marquera tous ceux qui croiseront sa route.

Il n'a pas toujours été si courageux, le petit mouton. Si libéré de tout complexe quand on le voit arriver avec une aisance sans précédent, cette envie de s'afficher, d'être vu. Non, le petit mouton a longtemps essayé de se cacher. De se fondre dans l'immense masse blanche que forment les autres moutons. Le moutons normaux, ceux à qui il faut ressembler, pour ne pas être appercu. Mais autant qu'il l'essayait, le mouton noir n'a jamais pu atteindre cette vie facile, il n'a pas pu changer ce qu'il était. Un mouton noir, perdu parmi les blancs. Celui qui fait tache.

Alors un jour, ce petit mouton noir acceptait sa différence. Et il commençait à faire toutes ces choses dont on lui avait dit que cela ne se faisait pas, les choses qui n'étaient pas bien vues. Il s'épanouit. Très vite il se rendit compte que sa vie était bien plus intéressante que celle des autres finalement. Il constata également qu'une chose qui était communément considérée comme mauvaise n'était pas obligatoirement négative. Une majorité n'a pas encore raison juste parce que tout le monde prétend la même chose. Les seules limites qu'il y a dans la vie sont celles dont on croit qu'elles existent, ce sont les limites que nous nous imposons nous-mêmes. Si on n'essaie jamais une certaine chose, comment peut-on être sûr qu'elle ne nous plaît pas? Ou qu'on n'y arrivera pas? Le petit mouton noir prît conscience qu'on pouvait transformer toute faiblesse dans une force, il fallait juste croire en soi et simplement tenter. Rien n'est d'entrée bon ou mauvais, ce sont les points de vue qui rendent les choses ainsi. Et quand il avait compris cela, il se mit à réfléchir.

Les autres moutons ne se rendirent compte de rien. Ils le regardaient toujours de haut, ils rient toujours de lui. Ils eurent toujours beaucoup de respect pour le berger et une peur folle du loup. Mais ce qui les terrorisait le plus, c'était l'avis des autres moutons. Et ils étaient très contents d'avoir trouvé quelqu'un de qui parler. Quelqu'un qui était de toute évidence vulnérable parce qu'il était seul. Mais ce que les moutons blancs ne savaient pas c'était que le mouton noir était devenu très fort dans son esprit et encore plus fort dans son cœur.

C'est pourquoi le mouton noir ne s'intéressait pas aux rumeurs. Il n'y avait simplement pas de raison. Qu'ils parlaient de lui, en bien ou en mal, il restait quand même un mouton. Il mangeait toujours la même herbe qu'eux et il vivait toujours sous le même soleil même s'il n'apercevait plus le même horizon. En vérité, l'avis des autres moutons ne pouvait pas l'atteindre. Il ne comprenait pas pourquoi les moutons blancs craignaient tant le regard des autres. Ils formaient un grand groupe mais le mouton qui était réellement fort, c'était le mouton noir solitaire qui ne craignait rien ni personne. Doucement la compassion envahit l'être du petit mouton noir.

C'était la peur qui définissait les autres. La panique pouvait les envahir à n'importe quel moment, ils étaient si fragiles. Le blanc était leur destin.

Le blanc. La couleur de l'innocence, de la paix, de la capitulation. La couleur de l'abandon. Intimement cela signifiait aussi l'abandon de soi-même, le renoncement à soi. La perte de toute individualité. Et aussi la perte de toute créativité. Rien ne les distinguait, ils se ressemblaient tous quand ils suivaient aveuglement et naivement les règles qui encadraient leur routine quotidienne. De tout cela ne résultait finalement que la perte de toute personnalité.

Plus le mouton noir réfléchit sur tout cela, plus il devint fier de ce qu'il était lui. Le mouton noir qui symbolisait pour les autres moutons l'inconnu et le mystère, mais aussi l'élégance. Le noir, la couleur de la révolte et de l'anarchie.

Oui, le mouton noir avait une personnalité propre. Contrairement à tous les moutons qu'il connaissait, il ne sombrera jamais dans l'oubli. Tout simplement parce qu'il n'était ni ordinaire ni insignifiant. Il était seul et isolé, constamment en tête-à-tête avec soi-même mais il existait par lui-même sans avoir besoin d'un troupeau pour se défendre ou s'affirmer. Parce qu'il n'avait plus peur. Contrairement à eux il était fier quand les autres moutons le fixaient et le dévisageaient. Il avait compris que la plupart du temps cela n'était fondé que sur une pointe de jalousie. Oh oui, ils étaient jaloux. Ils auraient tant voulu être si courageux comme ce petit mouton quand il s'amusait follement devant leurs yeux. Quand il courait partout comme un jeune agneau qui n'angoissait pas encore d'attirer l'attention du loup. Quand il partit manger les herbes les plus fraîches tout au bord de la clôture et parfois même de l'autre côté en passant la tête par dessus du fil. Et quand il tenta de sortir de leur pré si sûr, si sécurisant. Certes, ils étaient enfermés et ne pouvaient pas le quitter – mais rien ne pouvait entrer non plus.

Et cela les rassurait. Ainsi ils continuaient à pâturer paisiblement, jamais trop éloignés du centre du pré et toujours à une distance sûre du petit mouton noir. Celui-ci avait abandonné l'idée de vouloir les faire changer d'avis.

Mais un jour, contre toute attente, le mouton noir fît abordé par une petite troupe de moutons blancs. Ils n'étaient plus des agneaux mais ils n'étaient pas encore devenus adultes non plus. Ils se trouvaient sur ce petit morceau de route de la vie où il est encore possible de sortir de sa coquille et d'oublier sa peur – parfois par bêtise, parfois de manière raisonnable. Ils étaient jeunes et donc curieux.

Ils voulaient l'interroger, le comprendre. Il les intriguait. Mais avant tout ils n'avaient plus envie d'avoir peur. "Comment fais-tu?" voulaient-ils savoir. "Pourquoi n'es-tu pas comme nous?" et surtout "Que devons-nous faire pour devenir comme toi?" Le mouton noir ne pouvait s'empêcher de sourire à cette dernière question. Il devra leur montrer encore beaucoup de choses, avant qu'ils pourront comprendre qu'ils ne devaient justement pas devenir comme le mouton noir lui-même.

Mais le mouton noir était également très content. Malgré qu'il n'avait jamais appris aucune forme d'attention positive de la part des moutons blancs, il ne nourrissait pas de méfiance. Il se réjouissait juste qu'il y avait peut-être une porte qui était en train de s'ouvrir, pour aider les autres moutons, pour les libérer de leur pauvre existence. Il se jura de ne pas laisser cette porte se refermer. Même s'il s'agissait là que d'un petit groupe de jeunes moutons, ils pouvaient quand même contribuer à changer quelque chose. Peu importe de la taille que l'on fait, ou de combien on est, des petits pas suffisent déjà pour prendre un nouveau chemin. Il faut juste oser faire le premier pas. Et c'est ce que ces jeunes moutons avaient fait. Ils avaient osé. Et c'est ainsi que, pas après pas, on s'approche de son but.

Alors le petit mouton noir les emmena avec lui à chaque fois qu'il partait en exploration. Il leur montra les belles choses de la vie, celles que les autres ne faisaient pas pour la seule raison que personne ne les avait jamais fait avant. Ils n'y voyaient pas d'intérêt et ils étaient absolument satisfaits de ce qu'ils avaient déjà et de ce qu'ils étaient. Mais le mouton noir avait appris qu'on pouvait toujours attendre quelque chose de plus de la vie. Il suffisait de ne pas se laisser freiner et de faire un pas devant l'autre sur sa propre route. Et il avait toujours espéré de ne plus être seul un jour. Car c'est de tels moutons qu'on a besoin pour faire bouger quelque chose. Le courage est important, et plus on agit de manière courageuse plus on devient courageux. Être différent, oui être unique, ce n'est pas quelque chose de mauvais, peu importe combien de personne veulent nous faire croire cela. C'est juste une forme de courage d'assumer ce qu'on est. Et c'est le seul moyen pour devenir quelqu'un de particulier.

Les autres moutons blancs étaient inquiets. Ils voyaient que les moutons plus jeunes allaient de plus en plus souvent à la rencontre du mouton noir. Et ce qui y était étrange, c'était qu'ils ne semblaient pas avoir peur. Non, ils souriaient même à l'idée de refaire un tour le long de la clôture, de carrément provoquer le loup. Mais les jeunes moutons n'étaient pas devenus moins prudents parce qu'ils agissaient de manière plus déraisonnable. Ils avaient juste discerné qu'être comme tous les autres étaient, représentait l'ennui. Et comme l'ennui incite la créativité, et par conséquent aussi le courage de faire quelque chose qui pourrait être jugé et surtout condamné par les autres, ils firent des choses que les vieux moutons ne pouvaient pas comprendre, car ceux-ci n'étaient plus conscients de leur existence ennuyante depuis bien longtemps. Mais cela n'avait plus d'importance. Aucune opinion n'était importante, tant qu'ils faisaient ce qu'ils souhaitaient faire.

Le petit mouton noir ne parlait pas beaucoup. Mais il n'en avait pas besoin non plus. Il suffisait amplement de montrer aux jeunes moutons les possibilités qui s'ouvraient à eux et dont ils avaient complètement ignoré l'existence jusque là. Les jeunes moutons s'épanouissaient également. Ils oubliaient leur peur. Ils prenaient tellement plaisir à être différent que même les paroles exhortatives des moutons plus âgés ne pouvaient plus les atteindre. Peu après c'étaient eux qui les regardaient d'un air moqueur et compatissant. Grâce au petit mouton noir ils comprenaient que les opinions ne peuvent nous faire du mal que si on les laisse. Mais quand on est content de soi-même et quand on fait ce qu'on aime faire, quand on assume soi-même et ce qu'on est, alors il n'y a pas de raison d'être comme tout le monde aimerait bien que l'on soit. Chaque vie est unique et c'est ainsi qu'elle devrait être vécue. Il est quand même tellement plus important de se rendre heureux soi-même que tous les autres. Celui qui tente de changer sa personne pour plaire aux autres finit par ne plus se plaire à lui-même. Et c'est exactement ainsi qu'on devient malheureux. Et une fois qu'on est malheureux, on ne trouve pas si rapidement une issue pour s'en sortir. Là, il ne reste plus qu'à se joindre à ceux qui sont pareils que nous. Les jeunes moutons n'en avaient pas envie. Ils ne voulaient pas devenir comme tous les autres moutons. Ils voulaient être eux-mêmes car les autres, il y en avait déjà assez.

 

Un jour le mouton noir remarqua des tâches vertes dans la toison cotonneuse d'un des jeunes mouton. Il était d'abord inquiet, il avait peur pour le petit mouton blanc, il craignait qu'il était tombé malade. Hésitant, il en parla au mouton blanc, soucieux de ne pas déclencher une panique car la panique avait la mauvaise habitude d'être très contagieuse, et plus le nombre de moutons en panique augmentait plus c'était difficile de leur faire perdre cette panique.
À son étonnement l'autre mouton se contenta de ricaner. Il semblait même être fier de ces tâches vertes. Et c'est à ce moment précis que le mouton noir comprit: Il avait réussi. Il avait réussi que le premier mouton blanc de son petit troupeau changeait de manière fondamentale. Il avait mis de côté tout manque d'assurance et devenait adulte. Mais contrairement à tous les autres moutons adultes il ne marchait pas dans les traces de pas blanches de ses prédecsseurs. Non, il laissa derrière lui de nouvelles traces de pied, il suivait son propre chemin. Et ce chemin était juste vert. Le vert, la couleur de l'espoir. Et personne ne pouvait changer cela. Et c'était bien comme ca. C'était exactement comme cela devait être.
 
Bientôt il découvrit d'autres tâches dans la toison des autres. Chacun avait trouvé sa propre couleur et sa propre voie grâce à lui. Et chacun suivait cette voie de manière fière et digne, en étant le premier de son espèce. Il y avait le calme mouton gris qui savait tout. L'agréable mouton brun qui avait un effet si apaisant. Le frais mouton bleu qui se tenait loyalement aux côtés de tout le monde. Le noble mouton violet qui avait tendance à être un peu jaloux. Le dangereux mouton rouge qui affrontait courageusement tous les défis. Le candide mouton rose qui semblait si tendre. L'attrayant mouton orange qui débordait véritablement d'énergie. Et en dernier le joyeux mouton jaune donc la bonne humeur était contagieuse. Le jaune, la couleur de la victoire. Et quand tous les moutons du petit troupeau étaient devenus adultes, et chacun rayonnait dans sa propre couleur, alors le mouton noir savait qu'il avait changé quelque chose. À l'avenir il y aura de plus en plus de moutons multicolores, et il y aura de plus en plus de variations de couleurs, et cette pensée, non, cette certitude le rendaient incroyablement heureux. Chacun de ces moutons sera unique comme le petit mouton noir lui-même. Avec chaque nouvelle couleur naissaient de nouveaux traits de caractère, de bons comme de mauvais, mais cela ne faisait rien car il en faut un peu de tout. Aucun de ces moutons n'était plus insignifiant, chacun avait eu sa propre personalité et il n'y avait rien ni personne qui pourrait empêcher ce changement des moutons. Car personne ne peut changer ce que nous sommes incontestablement au fond de nous-mêmes.
 
Oui, je suis fière d'être un mouton noir.
 
 
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Commentaires   

Ri
+1 # Ri 11-10-2014 15:51
Bonjour,

j'ai trouvé ce texte très bien rédigé. Félicitations !
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