Redactions.fr

Chacun de nos mots compte

Le fabricant de mots

Texte écrit par Caroline Sainson

C'était une petite ruelle toute triste dans une ville bien plus triste encore...Bien peu de gens venaient par là sauf en se perdant...et la nuit, la ruelle perdait toute réalité, s'enfonçant dans un noir glacial et terrifiant...Une petite enseigne, couverte de suie se balançait tristement au bout d'un vieux morceau de fer rouillé...Plus personne ne savait qu'il y avait eu ici, il y a fort longtemps, une petite imprimerie de quartier...Et le temps semblait vouloir effacer les traces pour l'oublier à jamais. Mais parfois le destin en décide autrement....Aujourd'hui le destin s'appelait Nathan. Nathan était un adolescent très sûr de lui. Il n'avait pas peur de grand chose et cela lui jouait souvent de vilains tours...L'année dernière, il s'était cassée une jambe en voulant faire un plongeon du haut d'un rocher et sans arrêt, sa mère était obligée de surveiller ses faits et gestes. Il détestait se poser et ce qu'il n'aimait vraiment mais alors vraiment pas c'était lire...il trouvait cela tellement bête...aucune histoire ne retenait son attention et il préférait s'amuser "en vrai" comme il disait souvent...
Un jour, qu'il se balladait avec un ami dans les rues de sa ville, il arriva dans cette petite ruelle triste et sans nom...son ami lui fit comprendre rapidement qu'il ne tenait pas spécialement à rester là...le vent s'était engouffré dans la ruelle et le bruit qu'il faisait ne donnait pas envie d'admirer les maisons si tristes et qui n'étaient visiblement plus habitées depuis bien longtemps...

Mais Nathan bien sûr était intrigué...il avait l'impression de vivre une petite aventure et la tête même de son ami l'incitait à rester...Il continua à arpenter la ruelle grise et ses pavés mouillés. Son ami lui cria "je ne reste pas" mais il n'entendit pas car le vent avait forci et de toute façon son esprit était déjà emporté dans chaque mur, chaque fenêtre murée...Il vit l'enseigne pendre tristement et la porte de l'ancien magasin lui tendit les bras...il regarda en arrière...personne pour l'empêcher...l'envie était trop forte...il poussa la porte qui grinça doucement...et s'ouvrit...

Quelque chose empêchait l'ouverture complète mais cela n'arrêta pas Nathan...une curiosité maladive le tenaillait...il ne pouvait plus faire demi tour...Il poussa doucement la porte et enjamba de vieux cartons abandonnés là depuis des années. Tout le magasin sentait le renfermé et la poussière accumulée. Partout des étagères et de vieux livres..Nathan les ignora et s'avança vers l'arrière boutique. Là encore, le temps avait fait son oeuvre et le magasin était dans un état lamentable...les bois des portes étaient vermoulus et semblaient si fragiles...Nathan trouvait cela bien amusant...Après tout, il ne faisait rien de mal...Il ne volait pas et pour le moment, aucun danger ne le guettait...Il continua donc son périple et arriva près d'un grand escalier en bois...les sculptures du bois étaient presque effacées mais on y devinait un travail étonnant de fines ciselures dessinant des mots inconnus...Il passa ses doigts sur les traces et sans savoir pourquoi ressenti tout à coup un plaisir infini...comme si cet escalier lui parlait...Il ne put s'empêcher de monter doucement s'appuyant sur la rampe comme sur un ami..Il avait totalement oublié ou il se trouvait, l'heure qu'il était...Il arriva en haut de l'escalier dans une grande pièce emplie d'armoires d'imprimerie...Il commença à ouvrir des tiroirs..Chacun contenait des lettres de fer..Il avait déjà ouvert plusieurs tiroirs quand tout à coup quelque chose de très étonnant se produisit.....Il commença à entendre un murmure...une voix qui emplissait la pièce et cognait contre les murs sales. Totalement médusé et sans savoir ce qu'il faisait, il continua à ouvrir d'autres tiroirs et encore d'autres...ce n'était pus un murmure mais plusieurs voix qui volaient autour de lui l'entourant comme si des mains s'accrochaient à lui...Il se laissait prendre par la douceur des mots, par chaque lettre qui venait lui caresser l'oreille...Le bruit était doux même s'il ne reconnaissait pas la nature du chant...Comprenant que chaque tiroir ouvert avait libéré une lettre et que les mots se formaient ainsi, il choisit d'en fermer certains et de choisir ceux qu'il voulait voir virevolter...Il jouait avec les tiroirs comme un pianiste avec les touches et fabriquait des mots, des phrases entières, allant de plus en plus vite...Au bout d'un temps, étourdi, fatigué, il s'écroula au milieu de la pièce et s'endormit enroulé dans le murmure de mots qui doucement l'entourait.
Quant il se réveilla, la pièce était silencieuse...les mots s'étaient tus...Quand il rentra chez lui, Nathan n'osa raconter cela à personne et la ruelle retourna à sa triste vie désolée et solitaire..Plusieurs années passèrent et Nathan était devenu un adulte pressé...Un jour, sans même faire attention, il tourna rapidement dans la ruelle pour prendre un raccourci...Et là, il stoppa net...la ruelle, les pavés, le vent soufflant dans l'enseigne rouillée et la faisant danser...Il ne put s'empêcher de retourner pousser la porte, revit l'escalier et passa sa main sur les sculptures habitées..Et là, la magie recommença...une douceur amicale s'empara de lui...Il se sentit si bien qu'il monta doucement chaque marche craquante. Il alla vers les tiroirs en se disant que la magie de son enfance ne reviendrait pas..
Il choisit chaque lettre sans réfléchir et la musique commença à remplir chaque espace de la pièce...Les mots lui firent du bien...il ferma les yeux, écouta la douce tendresse des mots qu'il avait fabriqué...ses mots à lui....Son coeur lui dicta qu'il ne devait pas laisser ce lieu ainsi...Il rentra chez lui et mit tout en oeuvre pour acheter l'imprimerie..Il commença des travaux, nettoya la salle du bas et l'arrière boutique et fit venir un menuisier pour nettoyer l'escalier sans âbimer le bois.
Nathan commença à faire un peu de publicité et malgré l'isolement de la boutique, arriva à se faire une clientèle correcte.
Un jour, une femme vint avec un jeune enfant très pâle...Elle lui dit que l'enfant voulait fabriquer des mots...Il avait fait un rêve et avait dit à sa mère qu'il devait trouver une imprimerie pour écrire son rêve...
Nathan demanda à la maman pourquoi elle avait choisi son imprimerie à lui...Elle lui expliqua que son fils l'avait amené ici...elle ne serait jamais venue d'elle même...Nathan commença à comprendre...La boutique avait appelé l'enfant comme elle l'avait appelé lui il y a quelques années...Il proposa à la maman de laisser son fils et de revenir plus tard....Il devait prendre un peu de temps pour fabriquer des mots et autant qu'elle fasse ses autres courses pendant ce temps...Elle hésita mais son fils avait l'air si bien près de ce grand escalier en bois et elle accepta.
Quand elle fut partie, Nathan s'approcha du garçon qui le regardait d'un air paisible. Il avait posé sa main sur la rampe et commençait à monter les marches doucement.. Il le rejoignit et lui montra les tiroirs...le garçon commença à choisir des lettres et tout d'un coup, la magie se manifesta à nouveau...le murmure vient entourer le jeune homme...Il était posé ainsi dans un cocon de mots doux et sa pâleur se mit à disparaître...L'amour des mots le prenait soin de lui...Nathan aussi avait été soigné par les mots...Quand il avait quitté la boutique adolescent, son âme était plus sereine et il avait appris à aimer lire dans chaque mot un peu de lui même...Il s'était senti tellement mieux de comprendre la force des mots, leur sens caché qui donnait du goût à chaque existence...La fabrique des mots était un lieu de rencontre entre l'âme des lettres et leur propriétaires qui construisaient ainsi un monde différent...
Quand la mère revint chercher son fils, il était transformé...Elle lui demanda ou était ce qu'il avait écrit et il dit "dans mon coeur maman"..Elle était fort surprise mais comme il allait mieux, fut réconforté d'être venue et se promit de revenir si son fils le souhaitait...De ce jour, la réputation de la boutique grandit...tant et si bien que la ruelle commença à se remplir, les maisons à s'habiter...le soleil ne perçait pas facilement mais la chaleur était revenue autrement...Nathan était si fier et heureux que les gens viennent ici fabriquer leurs rêves à travers de simples mots...
Comme la boutique avait maintenant pignon sur rue, il décida de remplacer l'enseigne rouillée.Il la décrocha un jour de mars et commença à la nettoyer...Il vit d'abord le mot "Chez" puis un N, un A et petit à petit le prénom Nathan...La suite, vous la devinez ? "Chez Nathan, fabricant de mots". Il remit juste un petit clou en plus et rattacha bien sûr la petite enseigne sans rien changer....Si un jour, vous aussi, vous passez par là et que le destin vous y emmène, arrêtez vous et n'hésitez pas à faire chanter les mots....Ils ne demandent que ça...

Ajouter un Commentaire

 


Code de sécurité
Rafraîchir