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Sans issues

Texte écrit par Frédéric Grimbert

sans issues

 

– Pourquoi sembles-tu si mélancolique ?

– Je viens de renoncer à la femme que j’aime.

– Pourquoi ferais-tu ça ?

– Parce qu’elle ne m’aime plus et que l’amour à sens unique est destructeur. Il n’y a plus aucune passion, c’est comme se heurter à un mur et je vis alors dans ma propre prison.

– Tu sais, dans chaque couple il y en a toujours un qui aime plus que l’autre.

– Oui, mais avec elle nous avons vécu une grande passion, puis de l’amour où nous nous sentions bien tous les deux, mais maintenant il n’y a plus rien. Elle ne me touche plus, elle m’embrasse du bout des lèvres comme pour repousser mes ardeurs et elle ne me regarde plus comme avant.

– Tu sais des femmes, il y en a plein. Beaucoup ont besoin d’amour et ont envie d’en donner en retour. Qu’a-t-elle de particulier celle-là ?

– Je l’aime. J’aime son corps harmonieux, sa peau douce, son odeur enivrante. Quand je la touche, ça me prend jusque dans les tripes, quelle que soit la partie de son corps.

– Mais tu peux retrouver ça ailleurs.

– Non, je n’ai jamais connu ça. Et puis c’était fusionnel. Au début, elle pouvait jouir juste quand je lui caressais les pieds. C’était magique et dorénavant ça ne lui fait plus rien. Quand elle me regardait, c’était un appel à l’amour, elle avait besoin que je la touche, que je l’embrasse, que je la caresse, que je lui tienne la main… Tout ça a disparu. Du moins de son côté. Je ne comprends pas qu’un amour si fort puisse s’éteindre. Ses gestes sont si doux qu’elle me fait fondre dans une tendresse infinie.

– Donc pour toi ce n’est qu’un corps. Je te le répète, il y a beaucoup de belles femmes.

– Oui, mais ce corps me donne des ailes. Je pourrais l’admirer sans répit. Il me donne des ailes tellement que pour moi cela se rapproche du divin. Je me sens vivant au point que toutes les émotions qui m’assaillent me permettent d’être la meilleure version de moi-même. Elle me donne envie de créer et de sortir de moi des choses insoupçonnées. Je peux écrire, dessiner, composer de la musique, créer toutes sortes de choses tant ces émotions sont au-delà de l’imagination et de la compréhension. Mais comme son amour pour moi s’est éteint, tout ça a disparu. Il ne reste que la tristesse, la frustration, la mélancolie et le désespoir qui me font perdre cette joie intérieure et finissent par me tétaniser, mes forces m’abandonnent et je me retrouve à l’opposé de ces sentiments, j’en ai le mal de vivre.

– Tu n’as pas quelques photos de ces temps de bonheur qui pourraient te replonger dans cet état de sublimation ?

– Les photos ce n’est pas la vie, ce n’est que de la nostalgie d’un temps révolu. C’est pire. C’est vrai que je pourrais parler de son corps pendant des heures, car il est aussi gigantesque que tout l’univers. Tu ne peux même pas imaginer ce que je ressens. Chaque grain de beauté est placé à un endroit parfait, comme une constellation d’étoiles, chaque cicatrice raconte une histoire. As-tu déjà passé des heures à chérir un pied, un sein ou n’importe quelle autre partie du corps en ressentant l’Infini ? Mais tu as raison, il n’y a pas que son corps, il y a aussi son visage.

– Ha bon ? Elle est si belle que ça ?

– Belle n’est pas le mot. En fait, elle rayonne. Son sourire est comme un soleil, il est franc et authentique. Comme celui d’un enfant. Je n’ai jamais compris pourquoi elle se cachait derrière ses lunettes ou ses cheveux, parce que son visage est le même que lorsqu’elle avait vingt ans. Il est juste marqué par les années et c’est ce qui le rend encore plus intéressant, car on y voit toute son histoire. Mais si tu avais pu voir son joli petit nez retroussé, son regard mélancolique et pourtant pétillant de vie, sa bouche charnue et charnelle que tu voudrais couvrir de mille baisers. Pour moi elle n’est même pas humaine, c’est le prototype d’un ange.

– Effectivement, tu l’aimes à la folie pour la décrire comme ça.

– Et encore, je ne t’ai pas parlé de la grâce de ses mains, de ses longs doigts fins qui transforment en or tout ce qu’elle touche. Ni de ses bras, de ses longues jambes ou de ses épaules, tous menus. Mais tu as raison, ce n’est pas qu’un corps pour moi, tout son être, sa personnalité, son intelligence font que l’amour que j’ai pour elle ne s’arrête pas au physique. Si seulement tu connaissais son rire, si tu pouvais la voir danser. Sa fragilité quand elle pleure, la force de ses convictions et surtout ce n’est pas quelqu’un qui se laissera anéantir par ses propres réflexions : elle est toujours en train de s’occuper, que ce soit avec ses mains ou son esprit. C’est admirable. Elle est la vie à l’état pur.

– Donc tu as renoncé à tout ça uniquement parce que l’amour qu’elle avait pour toi s’est éteint ?

– Il s’est éteint pour moi, mais pas pour tout le monde. Il y a un autre homme que moi dans sa vie, et je ne peux pas vivre dans la jalousie et la rivalité. Et c’est pour ça qu’elle n’arrive plus à m’aimer comme avant. Elle vit dans la culpabilité, le mensonge et je ressens trop la présence de l’autre dans ses silences. Cela me rend malade. Elle s’est engagée dans un projet de vie avec lui dans lequel je ne fais pas partie. Elle avait le choix et ce n’est pas moi qu’elle a choisi. Je suis la cinquième roue du carrosse, juste là pour lui tenir compagnie, l’aider dans ses projets annexes et m’occuper d’elle comme on s’occupe d’un enfant. Il n’y a plus d’amour.

– Je comprends. Plus de sexe non plus ?

– Si, c’est la seule intimité qu’il nous reste. C’est même le seul moment où elle baisse les armes, où elle laisse son armure de côté. C’est mon nom qu’elle dit alors. Et ses yeux sont plongés dans les miens comme au premier jour. Mais même là il y a quelque chose de factice. Elle se retient, me touche à peine, pense à son plaisir sans prendre en compte le mien. Ce sont nos meilleurs moments de complicité. Mais pour moi ce ne sont pas que nos moments. Je pense à lui. Je me dis que pour elle c’est pareil, quel que soit l’homme qui la touche, tant qu’elle est dans l’extase de son plaisir. Et lui, il la baise. Dans les gestes ça ne change pas grand-chose, mais dans les sentiments cela change tout. Moi je la respecte, je fais attention à chacun de mes mouvements, je ne veux pas la blesser d’aucune façon. Je ne veux pas que ce soit uniquement bon, je veux aussi que ça soit beau.

– C’est ce qu’on appelle l’amour dans son sens romantique. Une valeur qui se perd de nos jours. Je comprends mieux ta décision maintenant. Tu avais tout ça avec elle, ta passion est la même qu’au premier jour alors que la sienne s’est étiolée pour finir par disparaître. Les gens évoluent, pas toujours dans le sens qu’on voudrait. Parfois ils renoncent à l’amour parce qu’ils se débattent dans la vie et l’organisent en fonction des événements, en fonction de ce qu’il y a de mieux pour eux pour vivre leurs rêves.

– Des rêves qu’ils atteignent en se servant de ce que les autres peuvent leur donner. Cela s’appelle agir par intérêt, pas par amour. C’est méprisable. Moi je suis guidé par mes sentiments, mes émotions, et j’aurais tout fait pour elle. Moi aussi j’aurais pu lui donner la vie qu’elle voulait. Mais elle n’en a plus la patience, elle prend ce qu’un autre lui donne dans l’immédiat, ce que je ne peux pas faire, car mes disponibilités ne sont pas les mêmes, j’ai moi aussi ma propre histoire avec laquelle je dois faire avec. Et puis l’autre lui apporte plus dans ce qu’elle veut réaliser, et elle aussi lui apporte ce dont il a besoin. Encore une relation par intérêt. Et puis, cerise sur le gâteau, il aura une femme qui suscite le désir charnel comme je te l’ai raconté en détail, et que beaucoup d’hommes voudraient avoir dans leur lit. Des relations sexuelles sans amour, combien de temps peut-on endurer ça ?

– Oui, ils se complètent dans leur activité et renforcent leur relation par le sexe. Mais que veux-tu y faire ? Lui il y retrouve son compte et elle c’est son choix. Tu ne peux rien faire contre le choix de quelqu’un, encore moins la forcer à t’aimer si son amour n’est pas assez fort pour continuer le chemin avec toi.

– C’est bien ce qui me révolte. On se connaît depuis plusieurs années, cela a été très difficile de pouvoir être ensemble, car pour cela il a fallu mettre de l’ordre dans nos vies respectives. Puis nous avons réussi à nous retrouver et nous sommes restés ensemble plus d’un an à nous aimer vraiment. C’était le bonheur. Un an ce n’est pas rien, ce n’est pas un amour furtif et anecdotique. Et par un concours de circonstances, nous avons perdu tout ça. Maintenant elle ne veut bien me laisser que quelques miettes de ce que nous avions auparavant. Ce ne sont même pas quelques miettes, ce sont quelques poussières d’un temps révolu. Tu crois vraiment que je peux vivre avec ça ? Relégué à la deuxième place, celui de l’amant, celui d’un fantôme. C’est ma propre existence qui n’a plus aucun sens. Alors oui, j’ai décidé de la faire sortir de ma vie pour arrêter de souffrir, mais depuis je pense à elle sans arrêt, chaque seconde. Je dois être fou pour renoncer à la femme que j’aime.

– Que tu aimes, mais elle ne t’aime plus et va voir ailleurs pour se reconstruire la vie qu’elle souhaite.

– Quelle salope ! C’est vraiment dégueulasse.

– Ne t’inquiète pas, elle est seulement une femme que tu adules. Si elle était ton âme sœur, elle n’aurait pas pu vivre sans toi après t’avoir rencontré.

– J’ai l’impression que je vais en mourir. Suis-je vraiment un homme de pleurer tout ce que j’ai perdu ?

– Non tu ne vas pas en mourir, ce n’est pas la première épreuve que la vie met sur ton chemin.

– Mais je ne pourrais jamais aimer quelqu’un d’autre comme elle. Le seul fait de l’avoir connue va rendre toutes mes prochaines relations fades et insipides.

– Ne t’inquiète pas, il y a une solution pour t’en sortir.

– Ha oui ? Laquelle ?

– Le temps ! Le temps va tout effacer, tu garderas tes souvenirs, mais ils ne t’accableront pas tous les jours. Le temps te fera oublier ta souffrance.

– Tu parles ! Entre le temps qui est passé et celui qu’il me reste, j’ai l’impression que la vie n’est faite que de douleurs.

– Pourtant, crois-moi. Tu n’es pas le seul à être passé par là. Le bonheur finit toujours par revenir. Le bonheur de l’instant, du moment. Ce ne sera pas le même, mais quelque chose de différent que tu ne peux donc même pas envisager aujourd’hui.

– Et son bonheur à elle ? C’est ça aussi qui m’importe. Je ne veux pas qu’elle se rende compte un jour qu’elle a tout foutu en l’air et qu’il est trop tard.

– Comme tu l’as dit, elle a fait ses choix. Sa vie lui appartient et tu n’y peux rien changer.

– Tu as raison, j’ai fait les miens aussi. Après il faut les assumer.

– Alors tourne la page, rien de ce que tu as vécu ne s’effacera, cela restera gravé à jamais dans la lumière de l’univers.

– Je l’aime…


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