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Lettre à la mère

Texte écrit par Ikasdu64
la mere
 
Je t'écris cette lettre que tu ne recevras sans doute jamais...je n'aurai pas la force de te l'envoyer.
 
Bien que son contenu ne soit pas une surprise pour toi, car finalement, à demi-mots j'ai déjà pu t'en exprimer une bonne partie.
 
Jusqu'à quelques jours, je n'avais pas saisi le pourquoi de ce malaise, grandissant depuis que je suis ici, face à ces gens qui me touchent profondément, qui me bouleversent parfois, en tout cas qui me renvoient une sensation de proximité. Je n'avais pas non plus compris la colère et le sentiment d'injustice que je peux éprouver, parfois jusqu'à la honte de porter "l'uniforme" du bon soldat.
 
Aujourd'hui c'est une lumière qui s'est faite, une réflexion qui aboutit à une nouvelle lecture du passé et du présent, intimement liés jusque dans ce parcours que j'ai inconsciemment choisi, pour révéler ce que je me suis attelée à dissimuler, à travestir, à passer sous silence. Ces paroles te paraîtront violentes, mais cela est nécessaire, pour que tu comprennes.
 
Il n'est pas facile pour un enfant d'être pris en otage par son parent, comme un objet, comme une chose, que l'on veut façonner, utiliser, manipuler contre l'autre, cet inconnu. Cet inconnu sali chaque jour de mensonges, de faux souvenirs négatifs, de suggestions visant à couper un lien essentiel dans la construction d'une identité et d'un équilibre émotionnel. Cet inconnu qui a finalement été rejeté par son propre enfant.
 
Il n'est pas facile pour un enfant de soutenir sa mère qui sans cesse ne va pas bien, se plaint de tout, cherche des responsables autres qu'elle même à ses déboires de toutes sortes, sans prendre en compte la responsabilité de ses choix privés ou professionnels. Des choix qui ont amené cet enfant à l'itinérance, à la nécessité de s'adapter en permanence à un nouvel environnement, à ne pas s'attacher affectivement car après tout on ne sait jamais si l'on reste ou si l'on va partir. Un mal-être, disons le, une dépression chronique qui amène cet enfant à se montrer toujours gentil, serviable, dans l'acceptation des règles imposées. Mais aussi de porter un masque, celui du sourire, de poser un mouchoir sur ses propres besoins, pour les mettre en quarantaine, car le plus important, c'est que maman aille bien.
 
Il n'est pas facile pour un enfant de grandir en étant sous contrôle, jugé, mis sur la sellette en permanence pour démontrer son obéissance, voire son allégeance, le cas échéant de recevoir des coups, physiques ou psychologiques de la part de son parent. Traîné à terre, giflé, tiré par les cheveux et insulté. Puis, le jour ou il est assez fort pour comprendre ce qui s'est joué pendant des années et se relève enfin pour s'affirmer, être jeté à la rue.
 
Cette violence laisse des traces indélébiles qui guérissent difficilement avec le temps.
 
Aliénation parentale, maltraitance infantile, harcèlement psychologique.
 
Je me suis toujours demandé pourquoi si tôt j'avais lu autant de livres de psychologie, pourquoi j'étais assoiffée de connaissances.
Je me suis questionnée sur le sens de mon engagement dans ces métiers judiciaires qui m'ont fait rencontrer des publics sensibilisés, voire marginalisés. Je pensais que c'était pour les aider, pour les accompagner, les guider vers un mieux vivre.
Jusqu'à ce que je sois derrière ces murs, je n'avais pas réalisé qu'en fait ces gens sont une partie de moi, que je devais accepter et assimiler: celle que j'aurai pu devenir, celle que j'ai combattu si longtemps, mais finalement celle qui a toujours existé.
 
De cette prise de conscience, une certaine désillusion mais aussi une révolte, de constater que pour beaucoup, leur présence tient à cette errance, physique et psychologique, cette perte de repères, d'identité et de liens affectifs, cette impression de n'être rien et de ne pas compter.
 
Si la force intérieure est un outil précieux, cela a été mon cas, mais nous ne sommes pas tous égaux face à ce vide. Avancer droit dans l'existence n'est pas donné à tout le monde. Je parlais de coup, mais là c'est une gifle, un camouflet à cet ego, ces tours puissamment édifiées avec le temps et la volonté de se protéger d'une souffrance qu'on ne veut pas affronter.
 
Tu me dis que tu souffres et que tu n'en peux plus, que tu es malade....
Tu me dis que tu as des problèmes et que personne ne te tend la main...
 
Mais as-tu conscience que contrairement à certaines de ces personnes incarcérées et qui, de mon point de vue, ne relèvent pas de l'enfermement, mais d'une assistance médicale, psychologique ou socio-professionnelle, tu respires l'air libre? Réalises-tu que les actes que tu as posés sont punis par la loi et que par la force de l'amour de ton enfant tu y as échappé. Pour en faire quoi ? Ne crois-tu pas que tes plaintes sont indécentes?
 
 
Ce chemin n'était donc pas dû au hasard, il était un passage obligé. Et c'est sans haine que je veux te dire que tu as toujours ta place mais qu'elle ne sera plus la même. Il faudra que tu t'y fasses. J'avancerai seule désormais.

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